Droits TV football : Nicolas de Tavernost décrit Ligue 1+ comme un palliatif

Appelé à témoigner devant le Sénat cette semaine, le directeur de LFP Media, Nicolas de Tavernost, a admis que la chaîne lancée en urgence par la Ligue ne suffira pas à combler le vide financier laissé par la chute des droits TV. Les sénateurs en ont profité pour interroger la gouvernance du football français et les risques de conflits d’intérêts au sommet du système.

La crise des droits audiovisuels, déjà pointée par un rapport du Sénat en octobre 2024, a pris une nouvelle ampleur au fil des départs successifs de diffuseurs internationaux et de querelles juridiques. Entendu le 6 mai par la commission Éducation, Communication et Sport, Nicolas de Tavernost a dressé un bilan franc mais prudent de son année à la tête de la filiale chargée de commercialiser la Ligue 1.

Une solution née de l’urgence

Après les désengagements de DAZN et BeIN Sports et le refus prolongé de Canal+, la Ligue a choisi de créer sa propre plateforme, Ligue 1+, pour continuer à diffuser le championnat. Ce choix, qualifié par son responsable de « solution par défaut », traduit surtout l’absence d’un partenaire industriel prêt à reprendre l’intégralité des droits dans l’état actuel du marché.

Concrètement, Ligue 1+ doit reprendre la diffusion de tous les matchs à partir de la saison 2026-2027 — BeIN conserve encore la diffusion d’une rencontre par journée cette saison — mais les revenus restent loin des niveaux historiques.

Les chiffres qui pèsent

Les sénateurs ont rappelé l’ampleur de l’effondrement : les droits domestiques, évalués à plus d’un milliard d’euros en 2018, ont chuté à environ 400 millions en 2024-2025. La sortie de DAZN puis la décision récente autour de BeIN ont creusé la perte.

  • Chiffre d’affaires actuel annoncé pour Ligue 1+ : ~150 millions d’euros.
  • Coûts de production estimés : ~65 millions d’euros.
  • Montant disponible pour redistribution aux clubs : moins de 100 millions.
  • Objectif d’abonnés : 1,1 million aujourd’hui, visée à 1,3 million l’an prochain.

Face à ce manque à gagner, LFP Media prévoit de puiser dans son fonds de réserve pour assurer une part de redistribution supplémentaire. Ce fonds provient notamment de l’entrée au capital d’un investisseur étranger, opération qui avait déjà soulevé des interrogations au Sénat.

Un coup de frein pour l’équilibre du championnat

Plusieurs élus ont souligné que la baisse des recettes nationaux risque d’accentuer la fracture entre quelques clubs européens financièrement puissants et la majorité des clubs français, dépendants des droits télé. Sans relais de croissance — plateforme partenaire ou retour d’un acteur majeur — la formule autonome de la Ligue paraît structurellement limitée.

« Le modèle historique, où le football attire des abonnés vers des bouquets plus larges, est remis en cause », a résumé le patron de LFP Media, qui rappelle que la monétisation pure d’une chaîne 100 % football reste complexe.

Questions sur la gouvernance et les conflits d’intérêts

Au-delà du volet financier, l’audition a ravivé la controverse autour des relations entre clubs, médias et dirigeants. Nicolas de Tavernost a confirmé qu’il quittera ses fonctions à la fin de la saison, décision survenue après la conclusion tardive d’un contrat FIFA avec BeIN pour les Coupes du monde 2026 et 2030 — un rebondissement que la LFP juge difficile à concilier avec ses propres plans de distribution.

Des sénateurs ont mis en lumière la double position de certaines personnalités, qui dirigent à la fois des clubs puissants et des groupes médias concurrents de la chaîne de la Ligue. Interrogé sur l’existence de conflits d’intérêts, De Tavernost a opposé son « droit de réserve » mais regretté les contentieux entre la ligue et ses anciens partenaires.

Un autre front : la lutte contre le piratage

Parmi les rares bonnes nouvelles mentionnées, la lutte contre le piratage est citée comme un levier possible : la direction de LFP Media estime que la diffusion illicite prive la chaîne d’environ 100 millions d’euros. Une proposition de loi sénatoriale sur ce sujet doit être examinée à l’Assemblée nationale le 18 mai, et pourrait améliorer la protection des recettes si elle est adoptée.

Cependant, même une baisse du piratage ne résoudra pas le problème structurel des revenus insuffisants pour une redistribution à la hauteur des besoins des clubs.

Ce que cela signifie pour les supporters et les clubs

À court terme, les abonnés pourraient voir la programmation centralisée et l’accès à l’ensemble des matchs via Ligue 1+ comme une avancée. Pour les clubs, l’enjeu reste vital : la capacité à financer budgets et recrutements dépendra désormais des performances commerciales de la chaîne et de la pérennité du modèle financier mis en place.

  • Risque de polarisation sportive : quelques clubs conserveront des ressources européennes, le reste du championnat pourrait s’appauvrir.
  • Pression accrue sur les dirigeants de clubs et de la Ligue pour trouver un accord durable avec un diffuseur ou un partenaire stratégique.
  • Importance politique : le dossier continuera d’être suivi au Parlement, notamment autour des questions de transparence et de lutte contre le piratage.

Au sortir de cette audition, le tableau demeure incertain. La solution actuelle a permis d’assurer la continuité de la diffusion, mais la fragilité financière et les tensions institutionnelles laissent planer un risque réel pour l’équilibre du football français à moyen terme.

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