Elisabeth Moreno alerte: le pouvoir change les dirigeants en politique et en entreprise

Élisabeth Moreno dit avoir découvert, pendant ses deux années au gouvernement, que l’exercice du pouvoir comporte des dérives similaires dans les sphères politique et économique — un constat qui résonne aujourd’hui alors qu’elle reprend la parole dans l’émission Un monde, un regard, présentée par Rebecca Fitoussi. Son témoignage éclaire en creux les obstacles concrets à l’avancée des droits des femmes et le manque de relais, parfois même parmi d’autres femmes responsables.

Arrivée en France enfant, après que ses parents ont dû chercher des soins pour sa sœur grièvement brûlée, Moreno a construit une trajectoire professionnelle peu académique au regard des cursus habituels du pouvoir : ni ENA, ni Sciences Po, ni Polytechnique. Son parcours, marqué par des responsabilités dans la tech et le monde de l’entreprise, l’a conduite en 2020 au ministère chargé de l’égalité femmes‑hommes, de la diversité et de l’égalité des chances, au sein du gouvernement Castex.

Une outsider dans les coulisses du pouvoir

Sa présence à Matignon a surpris parce qu’elle ne correspondait pas aux profils traditionnels. Mais Moreno affirme qu’elle n’a jamais quitté son engagement pour l’égalité : elle a découvert la politique comme une continuité de son action professionnelle, pas comme un glissement vers un nouvel univers. Ce décalage avec les « codes » en vigueur lui a valu des réactions médiatiques et un regard parfois condescendant sur sa manière de s’exprimer.

Au fil de l’entretien, elle souligne un constat plus large : les mécanismes qui organisent l’accès aux responsabilités ont été façonnés par des hommes, pour des hommes. Résultat : de nombreuses femmes se retrouvent en position d’« infraction » face à des règles qui ne tiennent pas compte de leur cheminement professionnel.

Points de convergence : entreprise et politique

La ministre renvoyée à la vie civile note des ressemblances frappantes entre les deux mondes. Dans les grandes directions des groupes français, les femmes représentent à peine une fraction des postes exécutifs. Pour elle, cela n’a rien à voir avec le talent — « il est réparti de façon égale » — mais tout avec la répartition inégale des opportunités.

Cette analyse nourrit une question stratégique : comment modifier des structures de pouvoir construites sur des normes anciennes sans réformer simultanément les pratiques dans l’entreprise et la sphère publique ?

Conséquence concrète : tant que les processus de sélection et d’accès aux responsabilités restent opaques, la parité restera un objectif difficile à atteindre.

Ce qu’elle a obtenu et les résistances rencontrées

Durant ses deux années au ministère, Moreno a porté des mesures visant à protéger et autonomiser les femmes. Ces avancées ont nécessité des arbitrages et des batailles internes — pas seulement face aux opposants politiques, mais parfois au sein du gouvernement lui‑même.

  • Bracelets antirapprochement : pour protéger les victimes de violences domestiques et limiter les contacts imposés par des agresseurs.
  • Féminisation des instances dirigeantes de la haute administration : démarche visant à élargir la représentation féminine dans les comités de direction.
  • Accès gratuit à la contraception pour les moins de 25 ans : mesure de santé publique et d’autonomie.
  • Lutte contre la précarité menstruelle : actions de distribution et sensibilisation pour réduire la vulnérabilité économique liée aux besoins menstruels.

Selon elle, imposer ces initiatives a parfois exigé plus d’efforts face à des femmes occupant des postes de pouvoir que devant certains hommes. Moreno interroge la croyance en une solidarité féminine automatique : la sororité n’est pas acquise, loin s’en faut.

Après son départ du gouvernement en 2024, elle reste néanmoins active sur ces sujets, observant que les lois et dispositifs ne suffisent pas si l’éco‑système politique et managérial ne change pas en profondeur.

Pourquoi cela compte pour le public aujourd’hui

Le récit d’Élisabeth Moreno éclaire des enjeux concrets pour les citoyennes et citoyens : la façon dont sont conçues les institutions influence directement la capacité à lutter contre les violences, à garantir l’accès aux soins et à ouvrir des trajectoires professionnelles équitables.

Si la montée en responsabilité des femmes exige des mesures techniques (quotas, dispositifs de protection, accès à la contraception), elle appelle aussi une transformation des pratiques — recrutement, promotion, mentorat — dans les entreprises et l’administration.

À court terme, cela signifie suivre la mise en œuvre des mesures adoptées et exiger une plus grande transparence sur les nominations. À plus long terme, il s’agit de repenser les repères culturels qui définissent ce qu’est un « dirigeant ».

À retenir

Élisabeth Moreno livre un témoignage qui dépasse le simple bilan ministériel : il interroge la nature du pouvoir et la manière dont il façonne comportements et carrières, qu’il s’exerce dans une salle de réunion ou dans une salle des ministres. Pour avancer sur l’égalité, dit‑elle, il faut autant d’attention aux politiques publiques qu’aux structures informelles qui régulent l’accès au pouvoir.

L’entretien complet est disponible dans l’émission Un monde, un regard, animée par Rebecca Fitoussi.

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