Malgré des réformes engagées depuis le Grenelle de 2019, l’accueil des victimes de violences sexistes et sexuelles dans les commissariats et brigades reste inégal et, parfois, traumatisant. Les récents rapports et enquêtes publiés en 2024-2025 montrent que très peu de victimes franchissent la porte pour déposer plainte — un indicateur alarmant pour la confiance envers les forces de l’ordre.
Humiliations, questions intrusives, attitude sceptique : plusieurs enquêtes et témoignages décrivent un parcours du dépôt de plainte semé d’obstacles. Selon l’enquête nationale « Vécu et ressenti en matière de sécurité 2024 » du SSMSI, seules 7 % des femmes victimes de viols, tentatives de viol ou agressions sexuelles ont déposé plainte. Dans un rapport rendu début 2025, le Défenseur des droits a pointé des « défaillances persistantes » et la présence de stéréotypes sexistes lors de l’accueil des victimes.
Les plaintes encore trop souvent minimisées
Des associations et observatoires dressent un constat sévère. L’enquête « PrendsMaPlainte » de NousToutes, qui a rassemblé 3 496 témoignages, fait état d’une prise en charge jugée insuffisante par une large majorité de répondantes. Parmi les griefs les plus fréquents figurent la banalisation des faits, le découragement à déposer plainte et la culpabilisation des victimes.

Le Haut conseil à l’égalité a, lui aussi, alerté en septembre 2025 : enquêtes incomplètes, manques d’investigation, erreurs liées à une formation insuffisante sont autant d’obstacles au bon traitement des dossiers de VSS (violences sexistes et sexuelles).
Des formations yes — mais inégalement diffusées
Depuis 2019, des modules ont été intégrés aux cursus : le ministère indique que plus de 180 000 policiers et gendarmes ont suivi une formation relative aux violences intrafamiliales entre 2020 et 2025. La formation initiale comprend désormais des heures dédiées aux VSS, mais la mise à jour et la formation continue varient fortement selon les services et les territoires.

Lors d’une audition parlementaire en mai, la gendarmerie a précisé des éléments concrets du dispositif pédagogique : dans la formation initiale, un bloc de 120 heures consacré à la prise en charge des victimes intègre des modules spécifiques — dont environ 8 heures consacrées aux VSS et plus de 40 heures sur les techniques d’audition (toutes victimes confondues). Chaque année, une part limitée de militaires reçoit des formations spécialisées aux violences intrafamiliales et aux auditions de mineurs, et une cinquantaine de formateurs relais sont préparés pour démultiplier ces compétences.
Volumes, formats et limites de la formation
Pour les cadres, la formation a progressé : la préparation des officiers et commissaires inclut désormais près de 20 heures dédiées aux enquêtes sur les violences sexuelles et sexistes — un volume qui, selon la direction, a été multiplié par trois en huit ans. La formation continue propose deux formats : une session courte en distanciel d’environ 2 heures pour tout agent en contact avec le public et un stage présentiel de 15 à 18 heures. Mais les effectifs et les contraintes opérationnelles limitent fortement la diffusion.
- 7 % : taux de dépôt de plainte déclaré par les femmes victimes d’agressions sexuelles (SSMSI 2024).
- 180 000 : policiers et gendarmes formés aux violences intrafamiliales entre 2020 et 2025 (ministère).
- 8 h : durée ciblée sur les VSS dans certains modules initiaux de la gendarmerie.
- 20 h : volume consacré aux enquêtes VSS dans la formation des cadres (officiers/commissaires).
- Formats de formation continue : 2 h en distanciel et 15–18 h en présentiel (capacité limitée).
Initiatives locales mais disparités nationales
Sur le terrain, des améliorations pratiques se multiplient : panneaux de confidentialité dans les halls d’accueil, permanences d’associations, brochures internes décrivant les étapes d’accompagnement d’une victime et visant à déconstruire les idées reçues. Ces dispositifs facilitent la première prise de parole et réduisent l’exposition des victimes dans les salles d’attente.
Pour autant, la mise en œuvre reste inégale. Dans certains départements, des formateurs locaux poussent les transformations mais pointent le « temps long » nécessaire pour former des agents déjà en poste. Les brigades d’investigation, souvent sous-effectif, peinent à dégager du temps pour des stages de mise à niveau. Cette réalité explique en partie la persistance d’erreurs judiciaires ou d’enquêtes insuffisantes.
Le débat politique et la question du pilotage
Des rapports parlementaires récents (Plan « rouge vif », 2023) ont dénoncé une méconnaissance des mécanismes de l’emprise et du contrôle coercitif et ont recommandé de rendre obligatoire la formation pour tous les professionnels concernés. Des voix critiques, comme celle de plusieurs parlementaires, soulignent également que les coupes budgétaires dans certains centres de formation spécialisées affaiblissent la capacité d’action (une question de moyens et de volonté politique).
Plusieurs acteurs proposent aujourd’hui la création d’une structure dédiée pour coordonner la prévention, la formation et l’enquête — une sorte d’Office central des violences sexistes et sexuelles, calqué sur des modèles existants pour la criminalité organisée ou la protection des mineurs. Cette option vise à harmoniser les pratiques et à garantir des compétences communes sur l’ensemble du territoire.
Vers une loi intégrale et de nouvelles obligations ?
La mobilisation citoyenne a relancé le débat : après une pétition nationale ayant recueilli des centaines de milliers de signatures, un projet de loi « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles est en préparation, soutenu par des institutions telles que le Conseil économique, social et environnemental, qui réclame toutefois davantage de moyens pour sa mise en œuvre.
À court terme, l’enjeu est concret : sans renforcement homogène de la formation et sans coordination nationale, les victimes risquent de rester sous‑signalées et mal accompagnées. Renforcer la formation initiale et la formation continue, assurer un pilotage centralisé et doter les services de ressources suffisantes sont des conditions nécessaires pour restaurer la confiance et traiter correctement les plaintes.
Si des progrès existent, la bascule vers une prise en charge fiable et uniforme demandera du temps, des moyens et une impulsion politique claire. Pour les victimes, chaque amélioration compte : mieux former les agents, c’est réduire le risque d’un second traumatisme au moment même où elles demandent justice.

Julien Martel analyse l’actualité locale, nationale et internationale avec un regard factuel et accessible. Vous bénéficiez de ses décryptages pour comprendre les événements mondiaux et leurs répercussions concrètes sur votre quotidien. Son approche privilégie la clarté, le contexte et l’utilité de l’information.








