Washington a annoncé lundi un train de mesures visant à isoler encore davantage l’économie iranienne : le département des Finances, dirigé par Scott Bessent, a présenté des sanctions dites secondaires visant les partenaires commerciaux de Téhéran et des secteurs clés comme l’or, la technologie, les actifs numériques, l’aviation et le transport maritime. Cette nouvelle étape a des répercussions immédiates sur la vie quotidienne des Iraniens et pose la question de la résistance sociale à long terme.
Pour Public Sénat, Azadeh Kian — professeure émérite de sociologie à l’université Paris Cité et auteure d’un ouvrage récent sur l’Iran — décrypte les effets concrets de ces mesures sur l’économie et la société iraniennes.
Des sanctions qui visent d’abord les intermédiaires
Plutôt que d’affronter directement l’État, les nouvelles restrictions cherchent à frapper les réseaux extérieurs qui permettent au régime de continuer à commercer. L’objectif déclaré est de « couper les ressources économiques », mais cela passe par la mise sous pression des banques, des armateurs, et des entreprises étrangères qui servent d’intermédiaires.
Concrètement, certains opérateurs et familles proches du pouvoir — des armateurs ou des intermédiaires du pétrole — sont susceptibles d’être ciblés. Si des pays comme la Chine ou la Russie maintiennent leurs échanges, l’impact restera limité ; mais le recentrage des Émirats arabes unis, déjà sous pression américaine, réduit des voies commerciales essentielles, selon Kian.
Prix, pénuries, et appauvrissement : le quotidien se dégrade
Les premiers effets se mesurent sur le terrain : la monnaie iranienne continue de perdre du terrain et le taux de change évolue à la hausse. Le dollar cote aujourd’hui autour de 200 000 tomans, contre 190 000 quelques jours plus tôt — une flambée qui se répercute sur l’ensemble des importations.

Le pouvoir d’achat s’est fortement érodé ces dix dernières années. Le salaire moyen d’un ouvrier équivaut désormais à environ 86 dollars par mois, soit près de trois fois moins qu’il y a une décennie, d’après l’analyse de Kian.
- Inflation : l’indice annuel atteint près de 66 % et le rial s’effondre.
- Pénurie de médicaments : l’accès aux traitements essentiels s’amenuise et devrait se détériorer avec les nouvelles contraintes.
- Essence rationnée : le prix à la pompe reste bas (autour de 1 500 tomans le litre), mais les quotas mensuels sont réduits, forçant certains à payer le coût réel.
- Produits alimentaires : la viande est désormais un produit de luxe (environ 1 million de tomans le kilo), et les biens électroniques importés sont beaucoup plus chers.
- Emploi : le chômage affecte aussi les diplômés — l’université continue de former des milliers d’ingénieurs (environ 246 000 par an), mais l’absence d’emplois qualifiés pousse nombre d’entre eux vers des petits boulots.
La classe moyenne éduquée sous pression
Les universités iraniennes maintiennent une production importante d’ingénieurs et de diplômés supérieurs, mais la qualité de l’enseignement et les débouchés se dégradent. Un projet de loi en discussion pourrait par ailleurs restreindre les possibilités d’études à l’étranger.
Beaucoup de jeunes diplômés se retrouvent au chômage ou acceptent des travaux informels pour survivre. La fuite des cerveaux est compliquée par des portes d’entrée occidentales désormais fermées, créant une situation d’impasse pour de nombreux jeunes.
Répression et peur : pourquoi l’appauvrissement ne s’est pas transformé en soulèvement durable
La colère a déjà éclaté récemment — en décembre 2025 et janvier 2026 des manifestations massives ont agité le pays, parties du bazar de Téhéran et élargies à d’autres couches de la société. Les mobilisations ont été sévèrement réprimées, avec de nombreuses victimes et des milliers d’arrestations selon les informations disponibles.

Depuis, la surveillance s’est renforcée : un simple message sur les réseaux sociaux peut conduire à des accusations d’espionnage; les contacts avec l’étranger, y compris la diaspora, sont étroitement encadrés. Le Parlement travaille à durcir encore la législation, et le régime multiplie les exécutions et les emprisonnements pour dissuader toute nouvelle contestation.
Quels leviers restent à la population ?
Le ressac de la contestation laisse place à une forme de résignation. Un sondage interne, dont un extrait a fuité, indiquerait qu’une large majorité souhaite un changement politique — mais l’association entre appauvrissement et action collective est entravée par la répression et la privation d’espaces publics et numériques.
Selon Kian, tout dépendra de la durée et de l’ampleur des sanctions américaines. Le gouvernement affirme disposer de réserves placées hors de portée des États-Unis et annonce un « plan sur deux ans » pour amortir le choc. Les économistes interrogés mettent toutefois en garde : une pression prolongée pourrait provoquer des dommages irréversibles à l’appareil productif et au tissu social.
À court terme, les Iraniens font face à des difficultés concrètes : pénuries de médicaments, montée du chômage, raréfaction des importations. À moyen terme, la véritable question reste du domaine politique et social : combien de temps la population peut-elle supporter cette dégradation sans que ne se produise un basculement — économique ou politique ?

Julien Martel analyse l’actualité locale, nationale et internationale avec un regard factuel et accessible. Vous bénéficiez de ses décryptages pour comprendre les événements mondiaux et leurs répercussions concrètes sur votre quotidien. Son approche privilégie la clarté, le contexte et l’utilité de l’information.









