Désinformation: le Sénat prépare des règles strictes qui toucheront l’info d’ici 2027

À dix-huit mois de l’élection présidentielle, une mission du Sénat tire la sonnette d’alarme : la manière dont les Français s’informent est profondément changée et laisse des angles morts susceptibles d’affecter le débat public. Pour prévenir des manipulations venues de l’intérieur du pays, les sénateurs proposent notamment la création d’un observatoire indépendant de la désinformation et un renforcement des pouvoirs de l’Arcom.

Un flux d’informations qui embrouille plus qu’il n’éclaire

Le rapport, rendu public début juillet après six mois d’auditions, décrit un écosystème où les frontières entre information, divertissement, opinion et publicité s’estompent. Les plateformes sociales et les créateurs de contenus occupent désormais une place centrale dans la consommation d’actualité, au détriment des médias traditionnels.

Les chiffres cités par les rapporteurs sont saisissants : une vaste enquête internationale menée par l’Institut Reuters et publiée en juin montre que les utilisateurs consultent davantage Facebook, YouTube ou TikTok pour s’informer que les titres de presse classiques. Pour les sénateurs, ce basculement n’est pas anecdotique : il transforme les mécanismes de formation de l’opinion et modifie les vulnérabilités démocratiques.

Le risque d’« ingérence intérieure » mis en lumière

Si la France dispose aujourd’hui de Viginum pour traquer les campagnes d’influence étrangères, les auteurs du rapport estiment qu’aucun dispositif n’est vraiment dédié à repérer des opérations de manipulation initiées depuis le territoire national. Cette lacune inquiète en période électorale : des acteurs nationaux dotés de moyens financiers importants pourraient orienter le débat public via des opérations massives sur les réseaux.

Pour y remédier, la mission propose la création, avant 2027, d’un organe autonome réunissant chercheurs, associations et institutions de recherche pour détecter les campagnes trompeuses et alerter les autorités. L’idée est d’avoir un outil analogue à Viginum, mais focalisé sur les menaces internes et indépendant de l’exécutif.

Des plateformes pointées du doigt

Les sénateurs ciblent aussi le modèle économique des géants du numérique. Après avoir entendu des responsables de plateformes, des médias et des créateurs (parmi eux HugoDécrypte), la mission conclut que les mécanismes de recommandation favorisent souvent les contenus choquants ou polarisants parce qu’ils maximisent l’attention et les revenus publicitaires.

Les auditions ont aussi mis en avant la difficulté de dialoguer avec les acteurs du secteur : les parlementaires regrettent l’absence d’interlocuteurs disposés à prendre des engagements opérationnels pour limiter la diffusion de contenus trompeurs.

Parallèlement, des études européennes comme le projet SIMODS sont mobilisées par le rapport : elles estiment que, sur certains réseaux, une part significative des publications peut être trompeuse — jusqu’à un quart selon certains calculs.

Quand l’intelligence artificielle accroît le risque de désinformation

Les outils d’IA représentent une nouvelle source d’inquiétude. Les rapporteurs relèvent qu’une proportion non négligeable de Français se tourne déjà vers des assistants ou générateurs automatiques pour s’informer, une pratique qui se développe rapidement mais reste sujette à des erreurs factuelles — les fameuses « hallucinations » des systèmes d’IA.

Au-delà des erreurs, la capacité de ces technologies à générer du contenu à grande échelle fait craindre la multiplication de sites et de publications entièrement automatisés, parfois inspirés du modèle anglo-saxon des « pink slime websites ».

La mission préconise donc d’appliquer aux plateformes d’IA certaines obligations du règlement européen sur les services numériques (DSA) et d’envisager une responsabilité éditoriale pour leurs concepteurs lorsque leurs systèmes produisent ou diffusent des informations destinées au public.

  • Mesures proposées : création d’un observatoire indépendant, renforcement d’Arcom, extension des obligations du DSA aux acteurs de l’IA.
  • Sanctions et financements : mécanisme de redistribution des amendes (CNIL, Arcom) au profit des médias.
  • Protection des droits voisins : meilleure rémunération des contenus journalistiques et encadrement de l’utilisation des œuvres pour l’entraînement des IA.
  • Soutien aux créateurs : aide financière conditionnée à des critères de qualité et obligations pour les comptes à large audience.

Une industrie de l’information en souffrance

Le rapport rappelle que l’information de qualité coûte cher : enquêtes, vérifications, temps de travail. Or, la majeure partie des revenus publicitaires en ligne s’est concentrée au profit d’un petit nombre de plateformes internationales. Les chiffres avancés parlent d’eux-mêmes : huit acteurs captent la grande majorité des recettes publicitaires, fragilisant durablement la presse et les agences.

Pour corriger ces déséquilibres, les sénateurs proposent de créer un fonds alimenté par des sanctions administratives pour soutenir la production d’information indépendante et d’étendre la protection des droits voisins aux usages des contenus par les modèles d’IA.

Les créateurs de contenus sous un regard nuancé

La mission ne traite pas les influenceurs comme une menace uniforme. Au contraire, de nombreux créateurs jouent un rôle d’éducation ou d’initiation à l’actualité, en particulier auprès des jeunes publics que la presse traditionnelle atteint difficilement.

La proposition : reconnaître et soutenir financièrement les créateurs qui respectent des critères éditoriaux, tout en soumettant ceux qui atteignent une audience comparable à un média audiovisuel à des obligations (lutte contre la haine, protection des mineurs, respect de la dignité humaine). Dans ces cas, l’Arcom devrait pouvoir intervenir.

Des marges de manœuvre à Bruxelles

Beaucoup des leviers envisagés dépendent du droit européen. Les rapporteurs appellent à une révision du DSA, au renforcement de la directive sur les services de médias audiovisuels et à une mise en œuvre accélérée du règlement sur la liberté des médias (EMFA).

Malgré cela, les auteurs veulent agir au niveau national : une proposition de loi sera déposée à la rentrée pour traduire une partie des recommandations en droit français avant 2027, ont annoncé les rapporteurs.

Au final, le rapport se veut autant un constat technique qu’un avertissement : préserver une information fiable à l’ère numérique exige des adaptations réglementaires, des financements et une responsabilité partagée entre pouvoirs publics, plateformes et acteurs de l’information. La mission rappelle qu’il s’agit d’un enjeu collectif qui touche directement le fonctionnement de la démocratie.

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